Après la Première Guerre mondiale, la Société des Mines de Carmaux fait appel à une importante main d'oeuvre étrangère et organise la construction de cités ouvrières pour loger les nouveaux arrivants. Celle de Fontgrande a bénéficié d'une attention particulière et est de loin la plus aboutie, pouvant ainsi être qualifiée de véritable cité-jardin.
La genèse du projet
Dans un courrier du 16 décembre 1919, Charles Pérès, le directeur de la Société des mines des Carmaux, justifie le choix de construire la cité-jardin afin de "déférer aux aspirations récemment donné par le ministre de la Reconstitution industrielle, qui en vue d'obtenir un accroissement de la production des Houillères françaises a engagé les exploitants à construire des maisons ouvrières et leur a même accordé certains avantages".
Toute la partie orientale des terres sur lesquelles la cité-jardin a été élevée était propriété de la famille de Solages. Au début de l'année 1920, Ludovic de Solages cède à la Société des Mines de Carmaux les 24 hectares de terres qui composent alors son domaine agricole de Fontgrande, implanté de part et d'autre de la route de Saint-Benoit à Carmaux, actuelle avenue Léon-Blum (AD Tarn, 124 J 3). Seuls les terrains situés au sud de la route vont être lotis. Ceux qui composeront la partie ouest de la cité seront achetés très vite par la SMC ; le plan topographique de l'ensemble du site est dressé le 20 janvier 1920 (plan n° 1138 D1).
Les plans d'ensemble les plus anciens sont datés de la fin de l'année 1919 et ont été dessinés, pour certains à Paris (AMC, SMC 1 /19 (3) plan au bleu n°487-005). Ils ne concernaient que la partie orientale du site, correspondant aux terres des Solages. Ces premiers plans comportent 88 maisons jumelles (plan de Maraquin) ou 144 maisons jumelles, densément implantées (plan 1138 D2). Ils figurent une église en partie centrale (plan n° 487-005, plan en couleur de Maraquin du 23 nov 1919 et plan 1138 D2 du 12 mars 1920), à l'emplacement où le groupe scolaire sera finalement élevé. En octobre 1928, le conseil d'administration de la SMC abandonne "le projet d'érection d'une église au hameau de Fontgrande", mais s'engage dans le même temps à mener des études pour agrandir l'église du village de Saint-Benoît (AMC, SMC 0 229/15, P.V. du 10/10/1928).
Les terrains de la partie ouest de la cité sont acquis avant janvier 1921, puisqu'à cette date un plan d'ensemble est dressé (SMC 1 20, plan 1138 D2). Les premiers plans d'ensemble du site montrent deux places, l'une circulaire à l'ouest, la place du Marché, et l'autre ovale à l'est. Une photographie aérienne de mars 1924 témoigne que cette place avait été tracée. Elle ne sera finalement pas réalisée et un changement de parti s'opère à partir d'avril 1924 avec l'implantation du groupe scolaire sur les plans d'ensemble (AMC, SMC 1 /20, plan n° 1138 D2 du 28 avril 1924), même s'il ne sera mis en chantier que quatre ans plus tard.
Deux enclaves semblent avoir résisté à l'achat par la SMC. D'une part au nord, les terrains de la maison située actuellement 14 avenue Léon Blum. Ces terrains ne seront jamais acquis par la Société. D'autre part, au sud, le long de la route de Blaye, il existait également une petite maison d'habitation quand la construction de la cité-jardin est lancée. Le propriétaire semble avoir résisté un temps à la vente. Seule la maison 17-18 allée des Dahlias a pu être construite. Dans les années 1960, les Houillères du Bassin d'Aquitaine ont aménagé un puits d'embouage à cet emplacement. Sur le pourtour, on observe d'ailleurs que des cerclages de béton ont été ajoutés aux maisons qui ont connu quelques mouvements de terrain (allées du Parc, des Cigales, des Abeilles, etc.).
Plusieurs éléments tendent à montrer que les plans ont été dessinés par les principaux ingénieurs de la Société des Mines. Des commentaires sur le plan de novembre 1919 sont signés de Marcel Maraquin, ingénieur principal adjoint à la direction ; Charles Pérès, directeur général, vise lui-même tous les plans, tout au long de la construction et les courriers échangés avec le premier constructeur font état de ses visites régulières sur le chantier (SMC 2 304). Pérès est très impliqué dans ce projet. Les plans types d'exécution des différents modèles de maisons sont signés des ingénieurs du Bureau des Etudes : Eloi Laporte, Eugène Pagès, ou encore E. M. (Eloi Marty ?).
La Société des mines a fait installer une plaque commémorative en 1920 au n° 9 de l'allée des Anémones qui marque le début du chantier. Cette plaque porte l'inscription : " LA PREMIÈRE PIERRE DU HAMEAU DE FONTGRANDE ET UN DOCUMENT COMMEMORATIF ONT ETE POSES DANS LES FONDATIONS DE CETTE MAISON LE 10 JUILLET 1920 PAR L'INGENIEUR EN CHEF AU CORPS DES MINES POL CALTAUX".
Quelques commentaires sur les plans permettent de comprendre que les concepteurs connaissaient d'autres cités ouvrières. Le plan du 23 novembre 1919, dont les commentaires sont signés de Maraquin indique : "Le type général de la maison est double, placé à quelques mètres de la clôture de la route, suivant la coutume alsacienne, si gracieuse". Avant d'être désigné par la lettre C, l'un des premiers modèles de maison est appelé sur les plans "type Pascal Valluit modifié par Carmaux". C'est à dire qu'il s'inspire de l'habitat ouvrier construit pour les ouvriers des usines textiles de P. Valluit, à Vienne (Isère). La bibliothèque de la Société renferme aussi quelques ouvrages d'architecture portant sur des modèles d'habitat modeste.
Les principaux plans types sont établis en 1923 et 1924, puis un plan type est établi en 1931 (X2, ref fonds SMC plan type tiroir 55). Un témoignage oral rapporte que des maquettes des différents types de maisons avaient été fabriquées par les services de la Mine.
Le plan global de la cité, avec le groupe scolaire est établi en 1924, alors que celui-ci ne sera construit qu'à partir de 1928.
Les commandes passées aux entrepreneurs dans les archives de la Société des Mine mentionnent parfois les maisons par un numéro qui n'est pas celui de la rue ; un plan général numéroté devait exister mais il semble perdu. Le seul qui peut en partie aider à la localisation de ces numéros est le n° 3337 ter, concernant le réseau d'égouts, mais il n'est que partiel (ADT AMC, SMC 1 19 3).
Les plaques indicatrices des rues en fonte et les plaques des numéros de maisons ont été commandés à l'entreprise du Mans Chappée et fils, fondeur. Plaques et numéros de maisons sont encore en place aujourd'hui.
Les premières campagnes de travaux par la Société générale d'entreprises (SGE), 1920-1922
Les premières maisons-jumelles construites sont celles qui se situent dans la partie sud-est de la cité, allée des Anémones, des Bleuets et des Coquelicots ainsi que les cinq les plus à l'est de l'allée des Colombes. Elles relèvent du type "Carmaux C", essentiellement, c'est à dire des maisons à étage sur un soubassement et avec petits appentis latéraux. Dans la nomenclature de la SMC (SMC 1/19 3), ce type porte aussi le nom de la Société générale d'Entreprises qui les construit. En effet, le 9 avril 1920, un contrat passé entre la SMC et la société parisienne pour la construction de 20 maisons. Se sont au final 23 maisons qui seront construites (SMC 2 304 état récapitulatif des matériaux pour l'exécution de 23 maisons à Fontgrande, 1er lot) : n° 94 à 99 , 113 à 117, 121 à 127, 140, 141, 137, 138, 139. Un autre plan-type est construit, "Carmaux E", plus simple que le précédent : des maisons-jumelles à un seul niveau, sur un soubassement, et à trois pièces chacun.
Le 16 février 1921, un deuxième contrat est passé entre la SMC et la SGE (signé par son directeur L. Venin) pour la construction de 40 maisons (SMC 2 304). C'est alors la partie ouest du site de Fontgrande qui est ouverte à l'urbanisation, de part et d'autre de l'avenue de Blaye ou allée des Iris (allées des Genêts et des Fougères) ainsi que les rues périphériques à la future place du Marché (allées des Eglantines, des Cigales, des Abeilles, des Papillons, des Libellules, des Fauvettes et la partie ouest de l'allée des Eperviers). Le type de maison double "Carmaux F" est alors retenu. Il reprend les principales caractéristiques du type "Carmaux C", mais les appentis sont deux fois plus larges.
Pour les besoins du chantier, une voie de chemin de fer pour des wagonnets a été aménagée pour l'acheminement des matériaux (ADT, 43 Fi 34, photographie du 2 nov. 1920) qui reliait Fontgrande à la Croix du Marquis où la Société des mines disposait de son site de stockage des matériaux, ainsi qu'à la gare de chemin de fer.
La SGE a donc construit les 63 premières maisons de la cité-jardin, en 1920 et 1921, toutes assez similaires entre elles. Ces premières maisons présentent la particularité d'être bâties en béton de mâchefer, matériau qui ne sera plus utilisé par la suite. En raison du coût des matériaux, la construction de la cité s'interrompt au terme du deuxième marché (courrier de Charles Pérès au directeur de la SGE daté du 5 janvier 1922) et les travaux ne reprendront qu'en 1923. La SGE livre des maisons prêtes à être habitées, "la clé sur la porte" (selon l'expression employée par le marché des 40 maisons de février 1921), c'est à dire qu'en plus du gros-oeuvre, elle se charge aussi du second oeuvre (menuiserie, plâtrerie, peinture, serrurerie, etc.). Egalement fournisseuse de mobilier intérieur, elle a meublé une des maisons pour en favoriser l'achat.
Les derniers échanges écrits entre la SMC et la SGE font état d'une certaine insatisfaction de la part du maître d'ouvrage. C'est peut-être pour cette raisons que Pérès ne reconduira pas de marché avec l'entreprise parisienne. Deux autres entreprises vont venir travailler à la construction de nouvelles maisons : J. Singlar à Toulouse, qui travaille déjà à Carmaux, et des maçons locaux, les frères Assun.
En 1921, est aussi élevée la maison de garde à l'extrémité orientale de la cité ; les photographies anciennes de la SMC la montrent en chantier en septembre et octobre 1921 (AMC, 50 J 288). Elle a été construite par l'entreprise Chabal et Cie (avenue Dembourg, à Albi), dès cette première campagne de travaux (AMC, 1 ETP 1 1126, Chabal fournisseur). L'entreprise albigeoise, spécalisée dans la construction en béton armé, a aussi élevé le réservoir d'eau ou château d'eau, d'une capacité de 500 m3 la même année.
Les travaux de l'entreprise toulousaine Singlar, 1923-1925
Au début des années 1920, l'entreprise générale de travaux J. Singlar, spécialisée dans le béton armé, travaille déjà pour la SMC à d'autres chantiers. Elle fait passer un premier devis pour Fontgrande le 25 avril 1923 pour une maison de type F, c'est à dire le modèle construit par la SGE. Ce devis n'a pas débouché sur une commande ferme. Mais l'année suivante, Singlar construit les huit maisons de type "Carmaux N", c'est à dire les maisons à un seul logement situées place du Marché, au départ des quatre avenues (AMC SMC 2/752, facture du 28 février 1925). L'entrepreneur toulousain construit aussi six maisons doubles de type P et Q entre 1923 et 1925 (quatre situées allées des Eperviers et deux autres que l'on doit pouvoir situer allée des Durbecs). La commande de 12 maisons le 28 novembre 1924 par la SMC (AMC, SMC 2/752) ne sera pas honorée par Singlar, trop occupé dans le même temps à la cité ouvrière des Bruyères (Blaye-les-Mines) également pour la SMC. Les archives de la SMC ne font ensuite plus état d'intervention de la part de l'entreprise Singlar à Fontgrande. Elle aura donc construit quatorze maisons, situées directement sur la place du Marché et au nord de la place.
Les travaux de l'entreprise carmausine Assun 1923-1931
Alors qu'elle passe commande à l'entrepreneur Singlar, la SMC fait aussi affaire avec trois frères maçons de Carmaux, André, Bienvenu et Marius (ou Mariano) Assun (appelés Assum dans les archives de la SMC) (AMC, SMC 2 22 et SMC 2 23). Le 8 février 1923, la SMC commande à Bienvenu Assun une maison de type H. Quelques mois plus tard, en juillet, une autre maison du même type est commandée à Marius Assun. C'est ensuite avec ce maçon que la SMC fera affaire, peut-être associé à ses frères. Au total, pour l'année 1923, ce sont huit maisons que la SMC commande aux frères Assun : les quatre de type H place du Marché et autant de type L (probablement le groupe de quatre à l'ouest des allées des Eperviers et des Durbecs).
Au cours des années suivantes, la SMC continue les commandes à Marius Assun. Jusqu'en 1931, les archives font état de la commande de plusieurs maisons chaque année avec un maximum de 18 maisons en 1926 et un minimum d'une seule maison, la dernière, en 1931 ; c'est en moyenne une dizaine de maisons qui est programmée chaque année. Au total, on retrouve la commande de 54 maisons ouvrières, de la maison du gardien allée des Acacias (1930) ainsi que des deux maisons de chefs de service en (1930 et 1931). L'entreprise Assun est également sollicitée pour mettre en place les trottoirs de la cité-jardin et faire les travaux de terrassement et d'installation des rues, la SMC lui confie aussi la fabrication des jardinières en béton armé qui sont placées sous les fenêtres, de marches, etc.
Les occupants et la gestion de la cité-jardin par la SMC
Dans une note de 1937 du directeur Charles Pérès au préfet du Tarn, il est indiqué qu'à Fontgrande "logent les familles nombreuses des ouvriers et employés attachés à son exploitation". (note de Ch. Pérès, 1937, original non localisé). Tous les témoignages concordent pour dire que les familles qui arrivaient à Fontgrande, souvent d'origine étrangère, étaient heureuses d'y être. Le mineur et son épouse étaient logés à vie par la SMC. En 1921, le loyer mensuel pour chaque logement est de 50 F (SMC 2/304, contrat entre la SMC et la SGE du 15 et 16 février 1921).
Deux gardes désignés par la SMC étaient chargés de faire respecter le règlement intérieur de la cité, en vue de sa bonne tenue. Ils étaient logés sur place. La première maison de garde est construite dès l'origine de la cité, en 1921. Elle se situe au bas de l'escalier monumental. La seconde est élevée en 1930, dans les dernières phases de construction.
Le règlement intérieur stipulait une obligation de bonne tenue aussi bien pour les jardins que pour les logements intérieurs. La SMC organisait un concours de bonne tenue entre les habitants, au moins à partir de 1925, autant pour les jardins que pour les habitations. Les critères de jugement sont basés sur la quantité de travail effectuée, le choix, la disposition et la qualité des espèces cultivées, la garniture des jardinières des fenêtres, la bonne tenue des abords de la maison, de la cour et de la rue, la coordination du décor des logements jumeaux (SMC 0 229 27). Les prix remis sont en espèce ou en nature (graines, plants, arbustes, livre de jardinage). Un jury composé du jardinier en chef de la mine, qqs ingénieurs, un habitant de Fontgrande.
A partir de 1927, la SMC met en place au sein de la cité un centre familial ménager dans l'une des maisons (allée des Durbecs, type Q), destiné à la formation des épouses de mineurs dans la bonne tenue de la maison. Des photographies anciennes montrent ce centre ménager qui consistait en l'aménagement d'un intérieur type afin de servir de lieu d'apprentissage.
Une des deux maisons située en face du groupe scolaire était celle de la Surintendante, personne en charge du service médical et social de la cité. Pérès indiquait en 1937 que dans la cité se trouvait alors un service médical pour les femmes enceintes et les nourrissons.
Le directeur général indiquait encore en 1937, que "des locaux spéciaux sont aménagés en ateliers de petits métiers, où sont occupées des jeunes filles d'ouvriers mineurs, et des aveugles : ateliers de tapis au point noué, ateliers de tricotage, de brosserie et de cannage". Charles Pérès précisait enfin que coût global de la cité-jardin a été d'un peu plus de 10 millions de francs.
L'évolution de la cité-jardin
L'école maternelle a été construite dans les années 1960.
Les garages indépendants ont souvent été ajoutés a posteriori par la SMC, quand l'automobile s'est généralisée ; la plupart sont en bois sur un soubassement maçonné qui vient racheter la dénivellation du terrain.
Les porches d'entrée ont été fermés dans les années 2000, huisseries en PVC et vitrage.
Les maisons de la partie sud-est de la cité, autour de l'avenue du Parc, ont reçu des cerclages de béton en raison de mouvement de terrain liés aux galeries d'aération qui se trouvent dans ce secteur, autour de la maison J.
Deux maisons jumelles ont été détruites : celle aux 43, 44 allée des Durbecs (type "Carmaux L"), vers 1994 (AMC, Vi 18 /9-5), ainsi que celle aux 9, 10 allée des Fougères (type "Carmaux F").
Aujourd'hui, les maisons sont pour beaucoup encore des logements HLM pris en charge par un bailleur social, la Société 3F Occitanie, qui gèrent environ 280 logements à Fontgrande. En 2024, beaucoup de maisons étaient inhabitées.
La commune de Saint-Benoit-de-Carmaux, consciente de l'intérêt patrimonial de la cité, a règlementé l'ancienne cité jardin dans le Plan local d'urbanisme. Le Périmètre délimité des abords engendré par la protection au titre des Monuments historiques de l'école devrait englober à terme l'intégralité de l'ancienne cité. La commune a fait l'acquisition de quelques maisons menacées et les remets en état. Elle prend en charge l'entretien des espaces publics.