L’ancienne usine de Mazères-Nord appartenait à un ensemble industriel plus important sur le territoire. En effet, elle a pris cette appellation sous l’impulsion de l’industriel Léonide Lacroix. Sa société est devenue tour à tour propriétaire des moulins de Mazères-sur-Salat, de Cassagne et de Saint-Martory. Elle a repris l'activité papetière à Mazères-sur-Salat et à Saint-Martory. Le site de Cassagne a été transformé en papeterie. Afin de distinguer les usines de Mazères-sur-Salat, l'entreprise les a nommées en fonction de leur localisation dans le village : Mazères-Nord et Mazères-Sud.
Les moulins de Mazères-Nord sous l'Ancien Régime
La présence d'un moulin est attestée à Mazères-Nord en 1514 (AD 31, 134 J 345). Au 17e siècle, les archives précisent qu'un foulon et un moulin à farine y sont installés. En 1637, le moulin farinier fait l’objet d’une inspection à l’occasion de la grande visite générale de la commanderie de Montsaunès. Les commissaires-visiteurs de l’ordre de Malte (auparavant ordre des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem), accompagnés de leur secrétaire, constatent son mauvais état (AD 31, 1 H MALTE REG 413, folios 436 v. et 437 recto/verso). Des travaux sont indispensables pour éviter sa mise à l’arrêt. Ils indiquent qu’il est composé de trois meules, mues par la force de la rivière du Salat.
Un pont en bois permet de rejoindre la maison d’habitation (tour carrée) du seigneur-commandeur, puis, plus tard, d'accéder au foulon. Les sources témoignent de sa présence lors de l’inspection de 1678 (AD 31, 1 H MALTE REG 415). Il est équipé de deux maillets. C’est à partir de cette époque que les meuniers peuvent loger au premier et seul étage de cet édifice. Auparavant, ils pouvaient habiter dans la tour carrée, qui s’élevait sur trois niveaux (AD 31, 1 H MALTE REG 413, folio 437 recto). Elle servait également de lieu de stockage des grains. Cependant, en 1637, le seigneur-commandeur a pris possession de ce bâtiment. Aujourd’hui, il a totalement disparu.
Le 7 octobre 1774, le géomètre-arpenteur Jean-François Virebent a effectué l’arpentement et le bornage de la commanderie de Montsaunès, sous le contrôle du commissaire Bernard Marie Caunes (AD 31, 1 H MALTE REG 2677, folios 57 à 59). Ils se rendent à Mazères-sur-Salat pour vérifier les propriétés du seigneur-commandeur, Paul Antoine de Viguier, chevalier de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, commandeur de Montsaunès et seigneur de Mazères-sur-Salat, représenté par le fermier du moulin, Raymond Anglade. À cette date, le foulon et le moulin à farine semblent posséder les mêmes caractéristiques qu’à la fin du 17e siècle : une loge à l’étage du foulon destiné au meunier et trois meules pour le moulin.
Après la Révolution française, ces propriétés sont passées aux mains de la famille Court qui était déjà présente à Mazères-sur-Salat (Jean-Michel MINOVEZ (dir.), Industrie papetière territorialisée et ses réseaux sociaux. Pyrénées centrales, XVIIe – XXIe siècle : à paraître). En effet, Jean Court était maître papetier (1732-1754) au moulin de Mazères-Sud, appartenant à la famille Despagne, parfois écrit Dispagne (AD 31, 3E 26074, 3E 26075, citées dans Jean-Michel MINOVEZ (dir.), op. cit.). Son petit-fils, Germain Court, a acquis la propriété de Mazères-Nord lors de la vente des biens nationaux du 19 avril 1793 (AD 31, 3 S 64, 1793), bien que son père, Louis, en ait déjà eu la jouissance en 1773 (AD 31, 3 S 64, 1810).
La transformation des moulins en papeterie au 19e siècle
En juillet 1810, Germain Court rédige une pétition au préfet de la Haute-Garonne afin deconstruire une papeterie en lieu et place de « la foulerie à deux auges », autrement dit le foulon (AD 31, 3 S 64, 1810). L’année suivante, un décret l'autorise à effectuer les travaux nécessaires pour le transformer en moulin à papier (AD 31, 3 S 142, 1811). De cette manière, il garantit la poursuite de l’activité papetière en offrant au territoire de Mazères-sur-Salat un second lieu de production. Toutefois, il est à noter qu’il n’est pas fabricant de papier mais qu’il exerce en tant qu'avocat.
À son décès, ce sont ses filles Anne-Philippe et Catherine qui héritent à parts égales de ses biens. En 1820, Anne épouse Augustin Janole, avocat à Toulouse. Par la suite, il est mentionné dans les sources comme fabricant de papier (AD 31, 3 S 64, 1829). En 1823, la sœur cadette, Catherine, cède pour la somme de 30 000 anciens francs les biens issus de l’héritage de leur père. De cette manière, Anne devient l'unique propriétaire de la papeterie.
En dépit de la transformation du bâtiment initial en papeterie, cette dernière n’est pas mentionnée dans le tableau des usiniers du Salat en 1846 (AD 31, 3 S 142, 1846). En revanche, un moulin à farine, un moulin à huile et la foulerie sont indiqués. De ce fait, il existe une cohabitation entre les différentes productions.
En 1855, Augustin Janole sollicite le préfet du département afin d’obtenir l’autorisation de réparer la digue qui alimente le moulin à farine et la papeterie de Mazères-Nord (AD 31, 3 S 142, 1855). Effectivement, cet aménagement fluvial est endommagé par la crue de juin 1855. Les usines sont régulièrement inondées par le Salat. De fait, elles font régulièrement l'objet de demandes de réparation. Généralement, l’administration les approuve sous réserve qu’elles ne mettent pas à mal l’intérêt du commerce et de la navigation fluviale.
En 1865, Isidore Janole a probablement adressé une demande similaire auprès de l'administration puisqu'il a décidé de transformer l'ensemble des systèmes de la papeterie et des anciens moulins pour « augmenter [son] industrie » (AD 31, 3 S 142, 1868). Ces changements interviennent au moment de la constitution d'une société en nom collectif "Janole et Compagnie" entre Isidore Janole et le papetier ariégeois Aristide Bergès. Toutefois, ce n'est que le 8 novembre 1877 qu'Isidore est reconnu officiellement comme propriétaire de la papeterie, alors qu'il l'exploite depuis 1860. Deux ans après ledécès de sa mère, Anne-Philippe, les accords verbaux passés entre les différents héritiers sont formalisés en 1879 (AD 31, 134 J 94, 1879).
L'arrivée de Léonide Lacroix à Mazères-sur-Salat
En mars 1874, Isidore Janole et Aristide Bergès afferment l’usine de Mazères-Nord au fabricant de papier angoumois Léonide Lacroix (1832-1906). Sous l’impulsion de ce fermier, des travaux et des aménagements sont réalisés dans la papeterie mais la crue exceptionnelle du 23 juin 1875 met à mal l’usine. Elle est mise à l’arrêt le temps des réparations, notamment celles de la chaussée, de la machine à papier et de la forge. Un inventaire du matériel perdu est également dressé deux jours plus tard (AD 31, 134 J 94, 1875). En dépit de cet événement majeur, Léonide Lacroix se porte acquéreur du site cinq ans plus tard. Le contrat de vente est conclu le 15 avril 1879, à Toulouse, entre les associés de la société Janole et Compagnie, d’une part, et Léonide Lacroix, d’autre part (AD 31, 134 J 94, 1879).
Désormais unique propriétaire, il met à disposition ce bien pour ses différentes sociétés, dont la dernière fondée qu'il fonde est connue sous le nom de "Société Anonyme d’exploitation des papeteries L. Lacroix fils" (1894-1964). Ensuite, elle prend la dénomination suivante "L. Lacroix fils S.A." (1964-1993 ; AD 31, 134 J 9, 1963) avant de connaître une dernière modification : "société RizLa S.A." (1994-2002).
Quoi qu’il en soit de ces divers noms, la famille Lacroix n’a eu de cesse de développer son industrie papetière en se spécialisant dans la production de papier à cigarettes. Elle a modernisé l’usine de Mazères-Nord dès 1895 et a remplacé certaines machines, dont les chaudières. Très rapidement, une seconde machine à papier est installée à Mazères-Nord afin d’augmenter le rendement de la production du papier à cigarettes. Ensuite, le papier était envoyé dans les ateliers de façonnage d’Angoulême, avant d’être vendu à l'échelle nationale et internationale. Le site de Mazères-Nord se transforme alors, en s’agrandissant à la fois en surface et en hauteur.
Lors des périodes de guerre, la fabrication du papier à cigarettes s’est trouvée affectée par le départ des ouvriers sur le front. Les usines se sont réorganisées pour adapter l’activité. Par exemple, lors de la Première Guerre mondiale (1914-1918), deux des six machines sont arrêtées. Les papeteries de Mazères-Sud, puis de Mazères-Nord sont temporairement fermées. Lors de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), plus précisément en avril 1942, Cassagne, puis Mazères-Nord sont en chômage complet, car la main d'œuvre et les matières premières font défaut (AD 31, 134 J 142, 1943, citées dans Jean-Michel MINOVEZ (dir.), op. cit.).
Au sortir de la guerre, l’industrie du papier à cigarettes connaît un fort déclin. L’entreprise tente de maintenir l'activité et l’emploi, mais la vétusté des machines et des locaux, le manque d’investissement de la société et la pression de la concurrence entraînent une réduction de la production. Elle tente de se diversifier en fabriquant du papier bible et du papier carbone, en plus du papier à cigarettes. Toutefois, cela ne suffit pas à relancer l’activité puisque la dernière machine à papier est mise à l’arrêt en 1982. Par la suite, elle est vendue et démantelée lors de la fermeture définitive de Mazères-Nord en 1989 (AD 31, 8658 W 9).
Le site aujourd'hui
Aujourd’hui, l’ancienne usine est abandonnée et envahie par la végétation. Ces conditions n’ont pas permis, lors de la visite de terrain, d’observer l’existence éventuelle de traces matérielles datant du 17e siècle. Les édifices qui se situaient les plus à l’est du site, comprenant des machines et la cheminée de Mazères-Nord (19e-20e siècles), ont été détruits. À l’ouest, seule l’ancienne chiffonnerie est encore en élévation et semble servir de dépôt. Elle est adossée à une maison d’habitation, partagée entre plusieurs propriétaires. Elle était à l’origine la demeure privée de la famille Lacroix de la fin du19e siècle au 20e siècle.