À Lagrasse, la prise d’eau est monumentale, située au débouché du méandre que l’Orbieu dessine à son entrée dans le vallon, 2 km au sud de l’enclos. Un barrage-seuil barre la rivière, long de 88 m, haut de 3 m et d’une largeur estimée entre 9 m et 14 m. Il est constitué de blocs de calcaire massifs, longs de 88 cm, hauts et larges de 40 cm, pour un poids estimé à 375 kg, qui reposent sur une fondation de pieux enfoncés dans le roc. La pesanteur considérable du barrage offre ainsi une bonne résistance à la force de l’eau, qu’augmente sa forme légèrement courbée en reportant la pression du courant vers ses extrémités. En aval du barrage, le lit de la rivière est renforcé par un dallage massif, atténuant les affouillements liés à la chute de l’eau. La rive convexe du méandre, à droite, est naturellement composée par un dépôt d’alluvions qui ne fournissait pas un appui suffisant pour le barrage. Aussi, une puissante culée supporte la pression reportée du barrage, reconnue sur plus de 25 m de long, mesurant 1,45 m d’épaisseur et près de 4 m de haut. Elle était constituée par trois pans de mur, l’un sur lequel s’appuyait le barrage au centre, deux autres qui reportaient la pression du barrage vers l’arrière, le pan aval ayant été détruit.
Au-dessus de la crête du barrage, la culée portait une pierre aux armes de l’abbé Guy Ier du Breuilh (1367-1390) avec la date de 1380491, désormais déposée dans la cour du palais abbatial. Ce précieux témoignage permet de dater l’ensemble de la prise d’eau, car tous ses éléments sont contemporains.
Une plate-forme grossièrement mise en oeuvre et partiellement arrachée, s’appuie contre le pan amont de la culée, accusant une pente continue qui, si elle avait été entièrement conservée, l’aurait fait descendre jusqu’à la crête du barrage. La plate-forme formant un appendice dans le lit de la rivière accélère l’accumulation de sédiments, empêchant de bien comprendre sa relation avec la culée en l’absence de fouilles. Son utilisation comme quai de déchargement de bateaux pour passer l’obstacle du barrage doit être écartée, car la pente assez forte d’environ 10 % aurait été peu commode. Aucune chance non plus qu’elle soit liée au transit du bois en flottage car, outre que cette pratique n’est pas attestée sur l’Orbieu, la force des eaux dans le méandre propulserait les bûches sur la rive opposée.
C’est d’ailleurs de ce côté, sur la rive concave, qu’est l’entrée du béal contrôlée par un système de double vannes, profitant de la force d’inertie qui chasse directement l’eau dans le canal en évitant l’accumulation de sédiments. Un déversoir perpendiculaire aux vannes suffit à lui seul pour évacuer l’eau des étiages et désengorger efficacement l’entrée du béal en cas de crues. L’entrée et le déversoir sont dallés pour faciliter l’entretien.
L’ensemble de la prise d’eau, toujours active, met ainsi rationnellement en oeuvre plusieurs éléments de protection passive, qui lui ont évité tout dommage majeur et l’ont conservée presque intacte depuis la fin du XIVe siècle. Peut-être les religieux ont-ils accepté le fort investissement que demandait un pareil ouvrage après que les précédents furent emportés par les crues destructrices de l’Orbieu ? Un quart de siècle plus tôt, en 1355, le barrage était appelé « la paissière des seigneurs ». Les paissières étaient généralement des barrages sommaires, composés de branchages et de pierres entassées entre des pieux plantés de biais au travers du cours d’eau493, trop fragiles pour une rivière aussi capricieuse que l’Orbieu.
Un aqueduc de plusieurs centaines de mètres commençait à partir de la prise d’eau. Leur tracé a pu être modifié depuis leur création, comme à Caunes où il a été entièrement busé au siècle dernier. Les grands travaux de 1380 sur la prise d’eau de Lagrasse ont pu entraîner des modifications du canal, mais il est impossible de savoir à quel point son tracé initial a pu être affecté. La seule modification bien connue est la déviation du béal à l’intérieur de l’enclos au XVIIIe siècle, vers l’angle des nouveaux bâtiments de la cour d’honneur
(fig. 182).
Les béals d’Alet et d
Chercheur partenaire de 2002 à 2008
Chercheur à l'Inventaire général depuis 2008