La récente publication de Montpellier Méditerranée ville et pays d’art et d’histoire dans la série Essentiel Le Crès/ l’église Saint-Martin, m’a de nouveau interrogé sur le tableau représentant la Vierge du Rosaire, œuvre inscrite en 1995.
Pierre Stépanoff en juin 2020 lui-même sollicité par Anne Baxter, sa restauratrice, m’avait interrogé à son sujet. J’avais répondu que je ne voyais pas de rapport entre ce tableau et les représentations mariales locales bien datées et localisées et que le faux cadre peint était de la fin du XVIIIème.
En reprenant le dossier, un point capital interroge : la datation.
Elle est liée au don selon la première inscription rendue visible par la restauration. Il est celui de Françon Bouquette dans un contexte locale bien attesté. Le nom de la marquise de Castries, Isabeau de Bonsi (1628-1708) évoqué dans des publications locales (Reboulin 2016, p. 12 ; Reboulin et autres après 2016, p. 15, Essentiel 2025) est à écarter totalement d’une part parce que n’est pas la donatrice et d’autre part parce qu’en tant que « seigneure » du Crès, Isabeau, s’engage à effectuer des travaux dans l’église à partir de 1705, confiés à Antoine Giral (Reboulin ne cite pas sa source). On ne donne à priori pas de tableaux avant les travaux. On ignore la date de fondation de la confrérie du Rosaire du Crès, mais on sait par ailleurs qu’aussi bien les Bonzi que les Castries en ont fondé dans la région (par exemple dans l’église de Vendargues, non loin du Crès, une chapelle Notre-Dame du rosaire est fondée par Jacques de la Croix de Castries le 13 août 1556).
Dans les registres de la paroisse (cote 3E 93/1 (5 MI 1/8) on trouve une Françon Bouquette, fille de Barthelemy Bouquet et de Marie Abric née le 31 janvier 1739. Son nom est féminisé en Bouquette et elle porte le prénom de sa marraine. Je n’ai pas trouvé de Françon Bouquette au XVIIème siècle. Il faudrait sans doute effectuer une recherche plus approfondie. Barthelemy Bouquet (1699-1775) a épousé en 1736 au Crès Marie Abric (1711-1775). Françon semble l’ainée et il y eu deux autres enfants Louise (1741-1808) et Jacques (1750-1783). La date de décès de Françon n’a pas été retrouvée.
S’il s’agit de cette Françon Bouquette, il faudrait alors lire 1791 et non 1701. Cela conviendrait bien avec le cadre qui est identique à ceux de certaines estampes de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen contemporains et d’autres estampes révolutionnaires. Cette assertion semble en contradiction avec la toile qu’Anne Baxter qualifie de fabrication artisanale typique du début du XVIIIème siècle, ce qui n’empêche pas après tout que le tableau ait pu être peint bien plus tard. La queue du 9 se serait effacée à un moment ou un autre ?
Le faux cadre me semble bien contemporain du tableau au regard du liseré lumineux à l’intérieur du cadre en bas et à droite indiquant le sens de la lumière venant de la composition, un raffinement modeste mais qui aurait échappé à un simple décorateur chargé de faire un faux cadre à posteriori.
La facture assez plate et porcelainée correspond bien aussi à une facture de la fin du XVIIIème siècle.
Le détail des chapelets inversé est intrigant. On ne tient jamais et ne donne dans toute l’iconographie les chapelets de cette manière : la croix est toujours en bas. Mauvaise interprétation de l’auteur ? Non, iconographe spécifique, les trois bouts des deux croix ainsi montrées par la Vierge et l’Enfant-Jésus sont ponctués de petit point rouges comme le fil qui tient les grains, peut-être pour insister sur la dimension trinitaire primordiale à méditer dans l’espace et le temps de la récitation du Rosaire ?
L’iconographie générale est très traditionnelle. Elle se réfère à des modèles du XVIème siècle marqué par un certain hiératisme de la figure mariale (Raphaël, Parmesan, mais aussi Lotto, sans parler de tous les artistes du XVIIème siècle). Pour la France, un exemple en est donné par un tableau du Havre du XVIIème siècle que j’ai inversé pour bien comparer au tableau du Crès.
Cependant, le visage de la Vierge et sa pose en dehors de l’extension du bras citent au détail près une gravure dans le même sens que notre tableau, de Renée Lépicié, datée de 1744 d’après un tableau perdu de Nicolas Loir du XVIIème siècle, mais je ne trouve pas le modèle complet de la composition en gravure ou estampe populaire ou de dévotion. Existe-t’il ou est-ce un collage du peintre ?
Le père de Françon Bouquette est qualifié de ménager et de laboureur. Ce sont des gens modestes mais pas sans biens. Bouquette semble avoir agi en tant que célibataire, vielle fille, peut-être tertiaire et avec quelques moyens pour donner un tableau de cette dimension (173 x 133 cm aujourd’hui) mais sans les récipiendaires du registre bas, ce qui est rare aussi et sans cadre. C’est peut-être aussi un choix « inclusif », le registre inférieur des récipiendaires ce sont les dévots locaux dont fait partie Françon Bouquette.
Est-ce un tableau récupéré d’une église conventuelle qu’elle a acheté qu’elle fait remettre en état, peut-être même découper pour supprimer le registre inférieur, avec un faux cadre. Est-ce un tableau qu’elle commande à un peintre imagier ?
Le tableau est ensuire transformé par un certain Guiral de Montpellier, marchand de matériel de peintre, encadreur et peintre en décor. C’est sans doute lui qui a modifié le format vers le milieu du XIXème siècle pour un autre emplacement, dissimulé le faux cadre, refait une nouvelle inscription qui anonymise la donatrice, élargit le cadre de sa prière à toute une parentèle avec une mauvaise transcription de datation ?
Alors, un tableau de Françon Bouquette du Crès, donné en 1791, vers la fin de sa vie ? Qu’en pensez-vous ?
Par rapport à la Révolution française à cette date, dans une paroisse c’est tout à fait possible.